
– Laissez-tomber Capitaine, nous sommes déjà dans Matrix …
Décembre 2024. La petite histoire de la naissance de ce sarcasme visuel est que ces MEMEs me sont tombés dans le crâne la semaine de rentrée scolaire aux Beaux Arts de Carrara quand j’ai reçu le nouveau programme d’études de magistrale en novembre 2022. Je m’étais inscrite sur un programme parfait, et sans aucun doute je me serais également inscrite sur le nouveau moins bien construit avec l’intention de modifier au mieux, or j’ai vécu ces changements dans la douleur et le mot est faible car ils ne sont pas anodins. Le programme 2021 était parfait: ateliers techniques et histoire de l’art en équilibre praxi-théorique, anatomie artistique et apprentissages du marbre et du bronze, le programme idéal pour une spécialisation dans la sculpture figurative, ou pas. Malheureusement le nouveau programme impliquait de remplacer l’étude de l’anatomie par video-sculpture (un atelier de dessin 3D dont les cours étaient essentiellement repiqués sur YouTube) et l’atelier de techniques-de-la-sculpture remplacé par applications-digitales: un cours d’utilisation de module complémentaire dématérialisé spécifique aux graphistes. Deux ateliers fondamentaux de sculpture remplacés ainsi par deux cours de geeks. J’avais tenté d’expliquer cela au directeur de l’époque, en qualifiant de soupe digitale le nouveau programme, entendu que ce changement ne visait qu’à faire en sorte que les diplômés en sculpture ne soit pas trop excellent, ça pourrait faire du tort à ceux qui prétendent l’être sans savoir sculpter, me faisant de concert une réputation de casse-bonbon dès la première semaine. Pris de cours devant ma figure passablement sévère, il m’avait dit alors « Madame il faut vivre avec votre temps« . Ce qu’il ne savait pas c’est que le digital et moi on est de vieux amis…

Tailleur de pierre
Mais ceci n’est que la couche superficielle du problème. Le fond le voici: Prise dans l’étau entre le complexe d’infériorité de certains théoriciens vis à vis des universités, et celui de l’incapacité à s’imposer comme fondamental dans une société commerciale du divertissement et de l’objet décoratif, la sculpture est un trublion académique. Pour ce directeur vivre avec son temps signifie se soumettre à la pression commerciale et technocrate, alors que pour moi vivre avec son temps c’est avancer de lumière au sein du «faisceau de ténèbres qui provient de son temps » G.Agamben. En résulte une pression continue sur les apprentissages de la sculpture, ici et là, on réduit les années en semestres, on réduit le nombre d’heures d’accessibilité aux ateliers, on impose plus de virtuel, on utilise une salle de sculpture pour y ranger des pièces de musée, et pire encore: on remplace l’histoire de l’art par des cours de tendance alors qu’il suffit de lire la presse et aller aux expos. Comme pour les droits des femmes qui doivent demeurer vigilantes « votre vie durant » les sculpteurs ont du pain sur la planche.

Dimmi Harry, come fanno per scolpire senza la magia?
Dis mois Harry, comment font les moldus pour sculpter sans magie?
J’ai réussi à changer un des deux cours grâce à l’intervention de la nouvelle directrice pour accéder à toutes les compétences que j’étais venue chercher à Carrara dont les techniques du marbre, mais j’ai quand même dû me coltiner l’autre. Par respect pour l’enseignant et pour l’institution académique j’ai fourni un travail à la hauteur et même plus, mais c’est à chaque fois à contrecoeur que je devais laisser l’atelier de marbre pour aller m’asseoir derrière un bureau. Je trouvais absurde d’aller à Carrara chercher les connaissances du travail du marbre pour m’asseoir à un PC comme il aurait été absurde d’aller à Firenze pour étudier la renaissance sur mon téléphone. L’année suivante le programme était de nouveau changé pour les nouveaux inscrits et un seul des deux cours digital était obligatoire, comme quoi s’indigner et se rebeller est utile au moins pour les autres.
Les sarcasmes m’ont toujours fait rire et ces images en sont le témoignage, fort heureusement ces deux années à Carrara ont été si intenses qu’à bien y réfléchir je me suis au moins un peu reposée en cours de modelage 3D, contrainte et forcée à glander derrière un écran…




